Les fruits amers de la décolonisation

 Extraits

[…C’était aller vite en besogne et méconnaître le nationalisme farouche des combattants vietnamiens. Cet aveuglement du politique peut nous interroger sur l’expertise des conseillers militaires et diplomatiques en charge d’apprécier la situation indochinoise, au regard de la montée en puissance de la Chine communiste. Dans ce conflit lointain, où sont les conseillers avertis, qui dirige, qui commande ? Quelle stabilité politique couvre nos soldats confrontés à des injonctions contradictoires ? La France est un bateau ivre gouverné par des ivrognes. Si la France veut rester, elle doit s’en donner les moyens ou partir. Le général Leclerc réclamait un corps expéditionnaire de 50 000 hommes, il en aurait fallu 500 000…

[…Mais le constat est sans appel : celui qui se croyait le plus fort et battu par celui qu’il pensait le plus faible. L’analyse du commandant Trinquier dessine une nouvelle doctrine du combat contre-révolutionnaire. Pour lui, les normes de la guerre traditionnelle qui permettaient de peser le rapport des forces en présence, sont mortes. La nouvelle forme de guerre, idéologique et révolutionnaire, rencontrée en Indochine nécessite une révolution copernicienne de la pensée stratégique. Ce changement de paradigme va se heurter en Algérie aux théories convenues de l’école de guerre.

[…Les « officiers malades de l’Indochine », selon l’expression de Jean Pouget, furent physiquement bien soignés. Mais « Le mal jaune » décrit par Jean Lartéguy et le ressentiment des officiers français humiliés dans les camps vietminh, laissent une trace indélébile dans l’âme de ces combattants spoliés de leur honneur, alors qu’ils rêvaient, pour la plupart d’entre eux, de recouvrer leur dignité de soldats. En Algérie, le cœur des forces qui sont engagées est formé de ces officiers, une sorte d’armée nouvelle à base de lieutenants et de capitaines décidés à appliquer les leçons tirées des combats d’Extrême-Orient. Les revenants d’Indochine sont convaincus de défendre le territoire national puisque l’Algérie est un territoire français avec plus d’un million d’Européens. Peuvent-ils imaginer un instant que l’Égypte, le Maroc et la Tunisie seront pour l’Algérie ce que fut la Chine pour le Vietnam ? Le général De Gaulle a encore raison ; l’inculture de certains chefs, l’incapacité d’apprendre des leçons de l’histoire, l’inconstance des politiques, dessine déjà les contours d’un « remake » indochinois.

En Algérie comme en Indochine, un conflit doctrinal oppose très vite les tenants de la guerre psychologique ou contre-révolutionnaire, à ceux de la guerre classique du type reconquête ou maintien de l’ordre ; «… auprès d’officiers que leurs brillants faits d’armes en Europe prédisposaient à croire qu’ils ne feraient qu’une bouchée de ces petits « nia–qué » dont pas un seul chef n’avait bénéficié de notre enseignement militaire supérieur… ».  « nia-qués » ou « bougnouls », le même mépris pour les combattants indigènes aveuglera les responsables politiques et militaires français, retardant la prise de conscience de la réalité des combats qui s’annoncent.

                                                                                                                                                     […Le Colonel Trinquier, partisan de la guerre contre-révolutionnaire, connaît les plus grandes difficultés à faire admettre son point de vue. «… La connaissance de la guerre subversive ou révolutionnaire ne s’apprend pas uniquement en lisant le « monde » dans un train de banlieue qui conduit à l’école de guerre. ».